ART

MEMENTO MORI !

« Souviens toi que tu vas mourir ». Voici la phrase clé de l’exposition « C’est la vie ! » présentée au Musée Maillol.  Hommage aux  têtes de mort et autres vanités si présentes dans l’art depuis des siècles et à la pointe des tendances actuelles…



Par cette exposition, Patrizia Nitti, directrice artistique du musée Maillol, nous associe à sa quête de sens. Et bien que le sujet soit la mort,  les œuvres présentées résonnent, d’après elle, comme un hymne à la vie. Voici en quels termes elle introduit l’exposition :
« Jamais l’art des vanités n’a été aussi vivant, accaparé par la mode, la musique ou la rue. Crânes et ossements envahissent notre quotidien et s’affichent sur les vêtements, les bijoux, les figurines de publicité, les vidéos et autres pochettes de CD.
À l’origine de cet élan, une petite phrase qui résonne et se démultiplie : « Souviens toi que tu vas mourir », chuchotait l’esclave à l’oreille du général romain pendant la cérémonie du triomphe.
Prolongement de cette mise en garde salvatrice, l’art a pris la relève. Depuis l’Antiquité, les vanités memento mori sont les pense-bêtes de la condition humaine.
Au cœur de l’inspiration des artistes depuis la fin du Moyen Age, ces créations morbides évoluent au fil des époques et des modes. Aujourd’hui, les vanités reviennent sur le devant de la scène occidentale. De la superstition à l’obsession, ces thèmes retrouvent une actualité poignante dans l’art contemporain.
Pourtant, quand les vanités médiévales soulignaient la brièveté de la vie et donc l’inutilité des biens terrestres, les vanités actuelles sont plus agressives. Elles évoquent désormais les totalitarismes et l’explosion pernicieuse de la société de consommation. Aujourd’hui, la mort n’est plus un échec puisque seule la mort de l’espèce est envisageable et le squelette devient une simple représentation, impudique et fascinante. Les immenses progrès de la génétique font fantasmer les artistes sur le rêve de la vie éternelle.
C’est la découverte d’une très belle collection synchronique qui nous a donné l’envie de mettre en perspective ces deux approches de la mort, violente ou pacifiée, à travers une exposition originale de plus de 150 pièces.
En remontant le fil du temps, nous avons mis en lumière des œuvres rarement dévoilées au public, pour proposer un parcours initiatique et singulier dans l’Histoire de l’Art.
Des artisans de mosaïques de Pompéi aux danses macabres médiévales, des peintres surréalistes du XXe siècle aux artistes du néo Pop Art ou aux agents provocateurs de l’expression artistique la plus récente, chaque génération s’attache à cristalliser la vanité d’une civilisation, pour se «réapproprier» sa mort et retrouver ainsi le cycle de la vie.
De tous temps, les artistes ont pensé cette oscillation entre la présence et l’absence, la trace et l’oubli, le vide et le sacré, comme en témoigneront quelques noms exceptionnellement présentés : De Caravage ou Zurbaran à Géricault ou à Cézanne, de Ernst à Picasso, Warhol, Basquiat, Uklanski, Albérola ou Hirst.
Autour d’un vrai travail collectif, conduit par une équipe entreprenante et réactive, cette exposition s’interroge sur l’émiettement spirituel et l’éclatement du monde. »

L’EXPOSITION :

L’art témoigne depuis longtemps que la mort préoccupe l’Homme.
Même si, à l’époque moderne, il semblerait que la confiance en la science nous ait affranchi de cette peur morbide pendant un temps, les grandes guerres avec leur flots d’injustices rattrapent les artistes qui réinterprètent, à leur façon, les vanités de l’époque classique (Picasso et Braque face à Caravage).
Par exemple, Andy Warhol est l’un des seuls artistes du pop art qui introduit des cranes dans ses œuvres. On lui découvre d’ailleurs une fascination pour la mort avec ses portraits de stars qui sont en fait des portraits de « célébrités mortes vivantes ». En effet, ses sérigraphie de Marylin Monroe datent d’ après son suicide (1962 ), celle de Jacky Kennedy ont étés faites après la mort du président JFK , et celles de Liz Taylor, alors qu‘elle était malade et qu’on la pensait condamnée.
Plus proche de nous, c’est l’impuissance devant la maladie et la propagation du SIDA qui nous renvoie aux représentations de la mort dans les œuvres des artistes des années 80 (cf. Keith Haring et le photographe Robert Mapplethorpe avec son autoportrait de 1988).
Mais on ne peut aborder la tête de mort dans l’art sans parler de Damien Hirst. On découvre qu’il a travaillé dans une morgue pour payer ses études et que cela a du beaucoup le marquer car outre la célébrissime œuvre « For the love of God », crâne humain en platine serti de 8601 diamants (œuvre contemporaine vendue la plus chère par un artiste vivant : achetée cent millions de dollars par un groupe d’investissements privés en 2008), nous lui découvrons des œuvres antérieures beaucoup moins glamour : « The fear of Death » (crâne humain recouvert de mouches noires). Apparemment une façon pour l’artiste d’exprimer que la mort est un produit monnayable.

NOS COUPS DE CŒUR :

- les leçons de vanités de nos pairs avec :
Luigi Miradori, dit Genovesino, avec « Cupidon endormi » (XVIIe siècle) nous fait réfléchir sur le côté éphémère et douloureux des relations amoureuses.
« Les trois cranes » de GERICAULT (1812-1814) qui, après son « Radeau de la méduse », peint sa vision désenchantée de la condition humaine.

- la beauté de l’œuvre de Philippe Cognée qui, avec « Vanité 9 » (2006), nous éblouit par l’alchimie des couleurs - matière - formes. En effet, il a réalisé cette peinture à l’encaustique  faite de cire d’abeilles et de piments de couleur, chauffée ensuite au fer à repasser. Sa toile, qui représente un champ de crânes, nous explose aux yeux par ses couleurs joyeuses créant un contraste avec les motifs morbides de la scène.

- la provocation de la sculpture de Nicolas Rubinstein, « Mickey is also a rat » (2005), qui interprète en volume le personnage de son Journal de Nicko, version revisitée du Mickey de Walt Disney. Comme celle du célèbre photographe de mode Helmut Newton, qui, dans son œuvre de 1979 « Shakespeare », photographie aux rayons X un modèle portant un collier de diamant de Van Cleef & Arpels, comme si la matière valait plus que la vie.

- l’humour de Piotr Uklanski avec son « portrait pirate » de François Pinault, illustrant, non sans crânerie, le lien mortifère qui le lie à son mécène.

- les détournements de Dimitri TsykalovSkull » à partir de 2005). Avec ses fruits et légumes sculptés en tête de mort, l’artiste reprend les symboles de l’art classique où les matières périssables étaient associées à la fuite du temps.

- la perspicacité d’Erwin Blumenfeld avec son cliché « Hitlerfresse », qui en 1933, grâce au photomontage inventé depuis peu, associât le visage d’Hitler à une tête de mort. Cette œuvre montre le discernement du photographe qui présentait la cruauté du jeune Hitler.

VANITÉ ET POURSUITE DE VENT

Après ce voyage initiatique au pays des cranes, tout ayant été bien entendu, nous empruntons des paroles de la bible et crierons : « Tout est vanité et poursuite de vent ».
Alors que les vanités d’antan nous mettaient en garde contre la précarité de l’existence en nous illustrant que, sur la terre, tout n’était que futile et que tout allait un jour disparaître, nous étions encouragés à fixer notre existence sur des valeurs spirituelles où la corrosion du temps n’a pas de prise.
Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Avons nous mémorisé la leçon ?
A l’ère de la destruction de la planète, les artistes présentent une vision beaucoup plus détachée de la vie en n’hésitant pas à détourner le crâne et à l’utiliser comme objet de provocation ou comme une nouvelle substance pour des expérimentations plastiques.
A travers le crâne, ce n’est plus la mort que nous voyons, mais la toute-puissance de l’homme gagné par la matière. Le crâne a remplacé l’icône, il ne retient plus, il revendique, il exprime et provoque.  Alors dans l’art, comme dans la mode, nous clamerons : « La mort vous va si bien ! ».

www.museemaillol.com

Catalogue de l’exposition : « C’est la vie ! » éd. Skira Flammarion
« Vanités, de Caravage à Damien Hirst » éd. Connaissance des arts
« Le dernier crâne de M. de Sade » Jacques Chessex – éd. Grasset
« Le livre des vanités » Elisabeth Quin – éd. du Regard