Mars 2010

LES TOURS EN DÉBAT

Depuis Nimrod avec Babylone, les tours continuent à fasciner les humains.
Comment penser les tours aujourd’hui, face aux problématiques urbaines, sociales et environnementales ?

Jeudi 4 mars dernier, la bibliothèque municipale de Lyon accueillait ROLAND CASTRO, invité par le Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement du Rhône (CAUE), pour amorcer un cycle de conférences dédié aux tours.

À Lyon, on connaît l’architecte et urbaniste Roland Castro, car il fut le designer du centre d’Oullins, et a travaillé sur les tours de Vénissieux et de la Duchère.
Mais son nom est devenu plus populaire ces derniers temps avec son projet « habiter le ciel » proposé pour l’aménagement du Grand Paris, et présenté le jeudi 16 mars avec son partenaire Nexity lors du MIPIM à Cannes (premier forum mondial des professionnels de l’immobilier). « Habiter le ciel » est un nouveau concept de tours d’habitation avec des cours-jardins superposés, qui a pour objectif de réconcilier la nature avec la ville.
(Descriptif du projet : www.lemoniteur.fr – Dossier de presse du projet sur www.caue69.fr)

Quand on interroge Roland Castro sur sa vision des tours, il déplore les bâtiments rectilignes et uniformes, représentatifs de la puissance et de l’arrogance, et dont les baies vitrées ressemblent aux « lunettes de soleil des mafieux ». En tant que fabricant d’espaces publics verticaux, il dit être attentif à rendre les tours « poilues » en y ajoutant de la végétation.
Il prône une tour plus « féminine », plus accueillante, où il fait bon habiter.
En tant qu’urbaniste, il regrette que les tours soient pensées de manière isolée alors que, d’après lui, il faut se poser la question du site, réfléchir à leur environnement, leur durabilité.
Il soutient que les prouesses techniques ne sont plus le sujet de notre époque. Pour lui, « il faut être responsable sur la question urbaine, et la densification fait partie des solutions ». En d’autres termes, pour Roland Castro, la question de notre société, ce n’est plus de fabriquer des tours « plus grandes, plus hautes, ou plus techniques, mais simplement… plus humaines ».

Quand on l’interroge sur le développement durable et les nouvelles normes HQE, Roland Castro dénonce les dérives possibles en donnant le « pouvoir à la bureaucratie ». Il redoute « les effets dramatiques à cause de la non prise en compte du projet dans sa globalité ». Pour lui, il faut « d’abord qu’un quartier soit beau pour qu’il soit durable ».
« Comment juger une bonne ville sur 18 critères, depuis quand une ville serait-elle une addition de critères ? » demande-t-il. Pour Roland Castro, un seul critère est requis : l’agréable. A contrario, « la normalisation risque d’assécher la pensée urbaine ».
Roland Castro préconise la « pédagogie participative », en rendant les projets publics et en les expliquant. Il rappelle le caractère déterminant de l’esthétique d’une tour, qui sera préservée si on s’y sent bien, contrairement à une tour de « stockage » qui sera fatalement détériorée.
Roland Castro conclut en affirmant sa conviction qu’une tour peut être un objet de fierté pour une ville tout en étant habitable.

www.castrodenissof.com



Autre intervenant de choix : JEAN-MARIE CHARPENTIER (fondateur de l’agence Arte- Charpentier), est venu débattre, le 18 mars, du « grand défi de la construction et de l’aménagement durable ».
Sur Lyon, nous connaissons l’agence Arte Charpentier grâce à son intervention au Carré de soie, mais c’est la tour Oxygène, tout juste sortie de terre, qui a rendu ce nom familier.

Mais qui est Jean-Marie Charpentier ?
Jean-Marie Charpentier est un architecte et urbaniste. Il fonde l’agence Arte Charpentier & Associés à Paris, en 1969. Elle emploie aujourd’hui plus de 130 salariés – dont 20 à Shanghai –  dans les métiers de l’architecture, l’architecture intérieure, l’urbanisme, le paysagisme et le chantier. L’agence se décrit comme « un lieu d’échange, d’ouverture où réflexion et créativité sont sans cesse encouragées ». Ses réalisations foisonnent, dans des secteurs aussi variés que le logement, les bureaux, les lieux de commerce et de loisirs, l’équipement, les hôtels, ou encore l’industrie et la recherche. Elles vont de l’opéra de Shanghai en 1988 au dôme Roissypôle en passant par, un lieu plus proche de Lyon, le centre commercial de la Toison d’Or à Dijon.

La devise de l’agence ?
« Agir sur la qualité de la ville et de la vie.
Imaginer une urbanisation en harmonie avec le désir de ses habitants.
Concevoir des bâtiments respectueux de l’environnement.
S’épanouir en s’impliquant dans des projets innovants. » (http://job.arte-charpentier.com/)

Jean-Marie Charpentier a tout d’abord fait part de ses préoccupations environnementales, ce qui est logique pour le copilote (avec Christian Cléret, directeur de LA POSTE IMMO) de la Réglementation Technique 2012 dans le cadre du plan bâtiment du Grenelle de l’environnement. Il nous rappelle que 70 millions d’hectares de terre arable disparaissent tous les ans et que dans le même temps, 400 millions d’hommes se déplacent vers les villes. Pour lui qui a une vision globale, la construction à outrance, dans nos régions, de maisons individuelles va poser des problèmes à terme. Il conseille, au vu du gigantesque travail qui nous attend, de nous pencher sur des espaces mutualisés, collectifs.
Il annonce que, contrairement à la France, dans d’autres pays, « la théorie du chaos » est appréciée. À l’échelle du monde, la quête de l’eau est une vraie préoccupation, ainsi que les épidémies, ce qui influe sur les programmes architecturaux.
Pour Jean-Marie Charpentier, la tour est « une ville verticale » qui présente des enjeux sur l’image d’une métropole.
Par exemple, en Asie, la tour est un élément architectural banal et qui introduit spontanément de la mixité dans la ville (bureaux, commerces, logements).
Par affinité, Jean-Marie Charpentier préfère donner de la « sensualité » à l’architecture grâce à des formes organiques, et conseille de faire attention à ce qu’il y a autour afin de ne pas subir d’ombres portées.
Il insiste sur le fait qu’il est important de tenir compte des utilisateurs dans la conception d’un projet.

Jean-Marie Charpentier fait remarquer qu’actuellement, il se met en place, dès l’école, non pas une « évolution, ni une révolution, mais une mutation des réfections ». Interrogé sur la structure de son agence, Jean-Marie Charpentier explique combien il apprécie la transversalité. En effet, sa chaîne de collaborateurs travaille à l’échelle de l’Europe, et sa structure fait appel aux compétences des meilleures agences en fonction des besoins des projets. « On ne pourra plus aujourd’hui vendre les mêmes choses qu’avant, et il faudra absolument aller vers “l’interdisciplinarité” qui est primordiale pour nos professions ». Il opte pour de grands centres de recherche en urbanisme et des formations pointues en techniques environnementales.

Pour clore le débat, quand un auditeur lui annonce que, pour lui, la tour Oxygène est plutôt la « tour orgueil », Jean-Marie Charpentier, d’un calme olympien du haut de son âge avancé, lui rétorque : « C’est une forme de conclusion, il faut que je réfléchisse avant de vous répondre, salutations… »

www.arte-charpentier.com


Là où Castro avait mis le feu, Charpentier, lui, a répandu de l’eau.
Les interventions de ces deux grands noms de l’architecture, au travers de leurs personnalités opposées, nous ont fait prendre conscience du rôle fondamental des architectes dans notre société et de la valeur ajoutée de leur analyse sur le développement des villes et la qualité de la vie.
En effet, même si des évolutions de l’urbanisme répondent à des volontés politiques, la richesse des projets proposés peut, dans une grande mesure, faire avancer notre société.
À ce jour, une question se pose : les tours font-elles partie des solutions ?

www.caue69.fr